Bella

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Monica Chiriac

4,208 kmfrom home
#iamamigrant
« Quel choix avons-nous ? Personne nous donne un autre emploi dans cette ville. »
Bella
Pays Actuel: 
Niger
Pays d'origine: 
Nigéria

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Derrière les portes fermées

Ismael travaille en tant qu’agent de base de données de l’OIM et mobilisateur communautaire (ou « MobCom ») depuis trois ans. Lorsqu’il ne fait pas de travail administratif au bureau, Ismael est sur le terrain dans les gares routières et les ghettos pour sensibiliser les migrants à la migration irrégulière et à ses alternatives.

Plus récemment, il les sensibilise au COVID-19.

« Au début, les voisins parlaient; il y avait des rumeurs qu’Ismael était passionné par les bordels », il plaisante. « J’ai dû m’asseoir et expliquer en détail mon travail à ma famille. Je pense, j’espère qu’ils ont compris.»

En raison du COVID-19 et de la fermeture de chantiers de construction en Algérie au début de la pandémie, plus de migrants ouest-africains ont commencé à revenir au Niger. Mais avec les transports en commun suspendus, la plupart ne pouvaient plus voyager au sud d’Arlit, ni aller plus au nord. Une opportunité a été rapidement repérée par les résidents avec des véhicules propres. Ils se sont réinventés en tant que transporteurs et les propriétaires de logement se sont également convertis en propriétaires de ghetto.

Les restrictions de voyage ont favorisé, entre autres, l’émergence de ces nouveaux ghettos, mais aussi la résurrection des plus anciens. Des prix plus élevés ont été affichés et de nouveaux défis ont dû être surmontés par les migrants qui, déjà à court d’argent, devaient payer le double du prix antérieur pour le transport et l’hébergement.

En 2017, alors qu’Ismael commençait son voyage avec l’OIM, Bella commençait son voyage du Nigéria vers l’Europe. Depuis la mort de ses parents, en tant qu’aînée de sa famille, Bella a dû supporter la charge financière nécessaire pour subvenir aux besoins de ses trois sœurs, de leurs enfants et de deux des siens. À seulement 26 ans, elle rêvait de gagner suffisamment d’argent en Italie pour subvenir aux besoins de sa famille au pays.

Voyageant seule en remontant le Niger, elle s’est arrêtée à Arlit, près de la frontière avec l’Algérie, où elle a rencontré des compatriotes nigérians. Ils ont tous raconté des histoires horribles d’abus, de choses inimaginables qu’ils avaient vécues en prison en Libye ou en essayant de se rendre en Italie par bateau. C’était assez pour changer l’avis de Bella. Elle a décidé de rentrer, mais elle était gênée. Elle ne pouvait pas rentrer chez elle et se présenter les mains vides.

Grâce à des amis communs, elle a rencontré Madame Pandora, une Nigériane de 40 ans. Depuis dix ans, Madame Pandora dirige un bordel populaire à Arlit. Pandora elle-même avait tenté de traverser la Libye vers l’Europe en 2008, mais elle a été renvoyée à terre.

Après deux tentatives infructueuses, Pandora a également décidé de retourner au Niger et de s’installer à Arlit où elle s’est mariée et a eu un enfant. « Je pensais que si j’essayais à nouveau, je mourrais », se souvient-elle. « J’ai juste décidé que je n’étais pas destinée à être là. »

Bella ne se sentait pas à l’aise avec l’idée de travailler dans un bordel, mais elle accepta, à contrecœur, en espérant qu’elle pourrait bientôt gagner assez d’argent pour retourner au Nigeria. Cela fait maintenant trois ans.

Pandora accueille actuellement 20 Nigérianes âgées de 24 à 60 ans dans sa maison close, l’un des quelque 60 bordels et quatre dans le célèbre cartier de l’enfer à Arlit. Contrairement à Agadez, Arlit a tendance à accueillir plus de femmes migrantes dans des bordels que dans des ghettos, en raison du nombre élevé de femmes migrantes qui se rendant en Algérie à la recherche d’opportunités de travail.

Pandora elle-même a été forcée d’augmenter le loyer des filles au grand désespoir. Bella n’a pas vu ses enfants, âgés de six et dix ans, depuis son départ, mais elle s’est toujours assurée qu’ils avaient tout ce dont ils avaient besoin. « J’avais l’habitude d’envoyer de l’argent à ma famille tous les mois », raconte Bella à travers les larmes. « Je ne me souviens pas de la dernière fois que je leur ai envoyé de l’argent. Je peux à peine me nourrir de nos jours. »

En raison des restrictions de voyage, le programme d’aide au retour volontaire et à la réintégration (AVRR) de l’OIM a également dû être suspendu. À pleine capacité, les centres de transit sont devenus de plus en plus incapables d’accepter de nouveaux migrants souhaitant rentrer chez eux.

Heureusement, début juin, le programme AVRR de l’OIM avait repris, grâce à un corridor humanitaire organisé par l’OIM avec l’appui du Gouvernement du Niger.

À première vue, les mesures de prévention du COVID-19 semblent peu susceptibles d’être suivies dans la maison de Pandora, désormais équipée d’une toute nouvelle station de lavage des mains reçue d’une ONG locale mais jamais remplie en raison du manque d’eau courante. Quant aux clients, la patience semble faire défaut. « Nous leur disons de se laver les mains et ils nous disent de commencer déjà; l’horloge tourne », disent les femmes.

Mais le COVID-19 ne semble guère préoccuper les femmes pour qui l’argent reste le principal combat. « Cela n’a jamais été aussi grave. Avec COVID-19, nous ne pouvons plus faire des affaires comme avant », déclare Pandora, qui dirige également un salon de coiffure à côté qui ne voit pratiquement plus de clients ces jours-ci. « Heureusement, je peux m’en sortir grâce à mes petites entreprises. »

En raison des nombreuses mines d’or à proximité d’Arlit et de ses environs, la ville accueille un grand nombre de mineurs d’or principalement du Tchad et du Soudan qui, en tant que clients réguliers du bordel, paient souvent les femmes en pépites d’or appelées ficha. Soigneusement empilées dans des bouteilles de paracétamol, les pépites sont pesées directement au bordel sur des balances portables et plus tard échangées dans l’un des nombreux prêteurs sur gages situés à Arlit.

Néanmoins, moins de gens leur rendent visite ces jours-ci et ceux qui le font ont tendance à être eux-mêmes pauvres. Ils viennent avec des téléphones, des vêtements, des chaussures ou de la nourriture et attendent des services en échange. « Quel choix avons-nous? Personne nous donne un autre emploi dans cette ville », dit Bella.

Les femmes ont vécu leur juste part de violence lors de leur séjour à la maison close, où les seules choses qui peuvent leur offrir une protection semblent être des serrures rouillées et quelques chiens. « Il n’y a pas un jour sans que les garçons de la rue ne nous harcèlent pas et à la fin ils prennent nos affaires et partent. »

Sans espoir de protection, les femmes disent que la plupart ont cessé de signaler ces incidents.

Après une courte pause liée au COVID-19, Ismael et son équipe de MobComs ont repris leurs activités de sensibilisation, visitant des ghettos et parlant aux migrants de leurs problèmes et des alternatives. La plupart des filles qu’ils rencontrent à Arlit ont depuis longtemps renoncé à leur rêve d’atteindre l’Europe, bien qu’en connaissant quelques-unes qui ont réussi à atteindre leur destination.

« Elles nous appellent par vidéo avec un numéro italien; elles nous montrent où elles sont. C’est de la chance; elles sont destinées à être là — pas tout le monde ne l’est », dit Pandora avec un ton pragmatique. « Il y a aussi d’innombrables filles qui sont parties pour la Libye et je n’ai plus entendu parler d’elles depuis. Je ne sais même pas si elles sont toujours en vie. »

Bella regarde le dépliant sur l’assistance de l’OIM et avoue qu’elle veut rentrer chez elle. « Certaines des filles sont rentrées chez elles avec l’aide de l’OIM et tu peux le faire aussi si tu te sens préparée », lui dit Pandora. « Mais moi, je ne me sens pas prête maintenant. Je sais au fond du cœur que je dois y retourner un jour, mais pas aujourd’hui. Demandez-moi à nouveau la semaine prochaine. »

Les activités de sensibilisation de l’OIM au Niger sont actuellement menées dans le cadre du Mécanisme de Ressource et de Réponse pour les Migrants de l’OIM, dans le cadre du projet « Migrants Rescue and Assistance in Agadez Region » (MIRAA) Phase III, soutenu par le Ministère des affaires étrangères des Pays-Bas.

 

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